Pourquoi la compatibilité avec le vivant n’est pas une propriété des choses, mais de la relation.

person Posté par: Frédéric GANA et Alexandre WALNIER list Dans: Points de vue Le :

Note éditoriale. Ce texte mobilise des travaux dont les niveaux de preuve sont distincts. Certains relèvent d’un consensus académique publié à comité de lecture. D’autres sont des hypothèses sérieuses encore débattues. Un point, enfin, est une analogie assumée comme telle, distinguée d’un concept voisin réel mais distinct. Cette distinction est explicitée au fil du texte.

Il y a un mot que les chirurgiens connaissent bien.

Quand on pose une prothèse, quand on greffe un organe, une question décide de tout. Le corps va-t-il l’accepter, ou la rejeter ?

Ce mot, c’est la biocompatibilité.

Il a une date de naissance précise à retenir : 1986.

Cette année-là a lieu une conférence de consensus à Chester, en Angleterre. La définition qui en sort, forgée par David Williams, tient en une ligne : la capacité d’un matériau à remplir sa fonction en suscitant une réponse appropriée de l’hôte.

Pendant des décennies, on s’en est servi pour les implants, les prothèses, les greffes, là où un défaut se paie immédiatement, parfois par la mort.

Et puis le champ est arrivé à une conclusion qui mérite qu’on s’y arrête.

En 2014, ce même David Williams a publié un article dont le titre dit tout. Il n’existe pas de matériau biocompatible.

Ce n’était pas une provocation.

La biocompatibilité, écrit-il, n’est pas une propriété d’un matériau. Elle est une propriété d’un système, où le matériau et son hôte tiennent ensemble, dans un contexte donné. Un même matériau sera toléré ici et rejeté là, selon la relation qui s’établit.

Cette conclusion vient de la science des biomatériaux la plus rigoureuse, pas de ses marges. Et elle ouvre une porte. Si la biocompatibilité est relationnelle, pourquoi la garder enfermée dans la salle d’opération ?

C’est l’intuition de cet article. Prendre la biocompatibilité non comme un test de laboratoire, mais comme une grille de lecture, et l’étendre à tout ce que notre environnement moderne nous fait absorber, en silence et en continu.

Le paradoxe des faibles doses

Nous surveillons la biocompatibilité avec rigueur quand son défaut tue vite. Le rejet d’une greffe suit une séquence cellulaire connue, décrite par Anderson et ses collègues, des macrophages jusqu’à l’encapsulation fibreuse. L’enjeu est vital, la vigilance est totale.

Nous ne portons en revanche qu’une attention distraite à ce qui, en faible quantité, ne tue pas à court terme.

Le chlore en est un bon exemple. On l’ajoute à l’eau de boisson en se justifiant qu’à faible dose il ne tue pas, et nous appelons potable une eau qui ne nous rend pas malades tout de suite.

Longtemps, le raisonnement a paru solide. Faible dose, faible risque.

La toxicologie des mélanges a montré la faille. En 2002, Elisabete Silva, Nissanka Rajapakse et Andreas Kortenkamp ont combiné huit substances œstrogéniques faibles, chacune sous son seuil sans effet observable. Prises isolément, aucune ne produisait quoi que ce soit. Combinées, elles produisaient un effet significatif. Le titre de leur étude le résume d’un trait : quelque chose à partir de rien.

Ce résultat n’est pas resté isolé. Les revues de Kortenkamp, puis le cadre de l’Organisation mondiale de la santé sur l’exposition à plusieurs substances, l’ont consolidé. La somme des faibles doses, accumulée dans le temps, n’est pas nulle.

Une précision s’impose ici. Certains chercheurs vont plus loin et décrivent des réponses dites non monotones, où un effet pourrait croître à dose plus basse. Cette idée, compilée notamment par Vandenberg et ses collègues, reste débattue, et les agences réglementaires ne la retiennent pas pour fixer leurs seuils. Nous la mentionnons sans nous appuyer dessus.

L’exposition chronique, mesurée

Le cas le plus net est électromagnétique.

Allongez-vous sur un lit électrique dont l’alimentation n’est pas reliée à la terre, et votre corps porte aussitôt une tension électrique induite. Ce n’est pas une vue de l’esprit. Navoti l’a mesurée sur des lits domestiques, des lits médicalisés, des tables de soin de thérapeutes, où elle atteint plusieurs volts, parfois bien davantage. Reliez le châssis à la terre, ou coupez l’alimentation la nuit, et la tension retombe à une valeur physiologique, proche de zéro.

Cette tension se mesure, et elle se reproduit d’une situation à l’autre.

Ces champs faibles nous traversent jour et nuit, sans repos, et leur quantité augmente à mesure que se multiplient les objets connectés. C’est précisément le type d’exposition que le raisonnement du seuil écarte d’un revers, et que la lecture par la biocompatibilité rend visible.

Un système ouvert et fermé

Vivre, c’est intégrer de l’étranger.

Pour grandir, il faut digérer, et pour digérer, il faut accueillir ce qui n’est pas encore nous afin de le faire nôtre. Le corps s’ouvre à certains éléments et reste fermé à d’autres, à chaque instant.

Cette barrière sélective a un siège. Le système nerveux entérique, ce réseau de neurones qui tapisse le tube digestif de la bouche à l’anus, gouverne la perméabilité de l’intestin, sa défense muqueuse et sa fonction de filtre. Les travaux de John Furness, puis la grande synthèse de Keith Sharkey et Gary Mawe, en documentent la sélectivité.

Michael Gershon a popularisé cet organe sous le nom de deuxième cerveau, dans un ouvrage de vulgarisation qu’il faut lire comme tel. Il pointe pourtant quelque chose de réel.

On parle parfois du discernement du ventre. Le mot est une image, car la science décrit une sélectivité physiologique, pas un choix conscient. L’image tient malgré tout : exister revient à trier sans relâche ce que l’on retient et ce que l’on rejette.

Une image, l’ergonomie

On pourrait voir l’ergonomie comme une biocompatibilité appliquée aux objets. Un sac à dos bien conçu génère peu de stress au dos, qui se l’approprie comme une extension de lui-même.

Le terme existe d’ailleurs, dans un champ étroit. Pour les capteurs et les textiles portés à même le corps, la littérature parle de biocompatibilité ergonomique, ou mécanique : la capacité d’un dispositif à épouser les tissus et à se faire oublier au port prolongé. Là, l’évaluation porte vraiment sur une réponse du corps.

Un sac à dos, un meuble, un outil ne relèvent pas de cela. Aucune réponse tissulaire n’y est mesurée. Pour eux, le rapprochement reste une image, et nous l’assumons comme telle. Elle vaut pour penser, non comme preuve.

Considérer le milieu

Nous touchons ici au cœur de l’affaire.

La science occidentale a progressé en isolant les phénomènes de leur milieu pour mieux les caractériser. La méthode est puissante, elle a tout transformé. Elle a aussi un angle mort.

Coupée du milieu, elle ne voit ni l’interaction, ni l’accumulation lente, ni l’effet de plusieurs causes faibles qui se composent. Ce qu’elle ne sait pas mesurer en situation, elle le range volontiers dans la case de l’inexistant.

Prenez le bois et l’électricité. Une maison en bois, écologique et chaleureuse, repose sur un matériau isolant qui, pourtant, propage les champs électriques à sa surface. Sans électricité blindée, une telle maison génère des champs considérables. Deux choses anodines, le bois et le courant, interagissent en une aberration que les spécialistes de chaque métier ignorent le plus souvent, parce que chacun regarde son objet et jamais le milieu.

C’est là que le contradicteur se découvre.

Celui qui balaie d’un revers la biocompatibilité de l’environnement, l’exposition chronique de faible intensité ou la compensation biologique juge presque toujours depuis ce cadre : ce qu’il ne mesure pas sur un phénomène isolé, il le tient pour rien.

Or la science des biomatériaux la plus exigeante a conclu l’inverse. La biocompatibilité ne se lit que dans la relation, dans le système, dans le contexte. Exiger qu’on isole le phénomène avant de le déclarer réel revient à contredire la conclusion même du champ qui a forgé le mot.

Le débat n’oppose donc pas la science à autre chose. Il oppose deux manières de faire de la science, l’une qui coupe le phénomène de son milieu, l’autre qui le regarde en situation.

Vers une société préventive

Nos sociétés restent largement hygiénistes au sens ancien. Elles cherchent à aseptiser plus qu’à comprendre les interactions, et tandis que les pathologies chroniques et environnementales progressent, le principe d’une hygiène globale peine à s’imposer.

L’hygiène ne demande pourtant pas de tout fuir. Elle demande de choisir ce à quoi on s’expose, en continu et dans la durée, et de redevenir acteur de la qualité de son environnement, le plus intérieur comme le plus extérieur.

C’est une responsabilité autant qu’un chemin.

La vraie question

La vraie question n’est pas de savoir si la science valide la biocompatibilité de notre environnement. Elle est de savoir de quelle science nous parlons, et si celle-ci regarde le phénomène isolé ou dans son milieu. La biocompatibilité n’a jamais été une propriété des choses seules. Elle a toujours été une propriété de la relation. C’est en cela qu’elle est un chemin de complicité avec la nature.

Bibliographie

Niveau 1 — académique, comité de lecture, consensuel

Williams D.F. (1987). Definitions in Biomaterials. Consensus Conference, Chester. Elsevier. ISBN 9780444428585.

Williams D.F. (2008). On the mechanisms of biocompatibility. Biomaterials, 29(20), 2941-2953. doi:10.1016/j.biomaterials.2008.04.023

Williams D.F. (2014). There is no such thing as a biocompatible material. Biomaterials, 35(38), 10009-10014. doi:10.1016/j.biomaterials.2014.08.035

Anderson J.M., Rodriguez A., Chang D.T. (2008). Foreign body reaction to biomaterials. Seminars in Immunology, 20(2), 86-100. doi:10.1016/j.smim.2007.11.004

Schmalz G., Galler K.M. (2017). Biocompatibility of biomaterials. Dental Materials, 33(4), 382-393. doi:10.1016/j.dental.2017.01.011

Schmalz G., Arenholt-Bindslev D. (2009). Biocompatibility of Dental Materials. Springer. doi:10.1007/978-3-540-77782-3

Wataha J.C. (2012). Predicting clinical biological responses to dental materials. Dental Materials, 28(1), 23-40. doi:10.1016/j.dental.2011.08.595

Ratner B.D., Hoffman A.S., Schoen F.J., Lemons J.E. (éd. fondateurs) ; Wagner W.R. et al. (éd. 4e éd., 2020). Biomaterials Science: An Introduction to Materials in Medicine. Academic Press / Elsevier. ISBN 9780128161371.

Silva E., Rajapakse N., Kortenkamp A. (2002). Something from nothing: eight weak estrogenic chemicals combined below NOECs produce significant mixture effects. Environmental Science & Technology, 36(8), 1751-1756. doi:10.1021/es0101227

Kortenkamp A. (2007). Ten years of mixing cocktails. Environmental Health Perspectives, 115(Suppl 1), 98-105. doi:10.1289/ehp.9357

Kortenkamp A. (2008). Low dose mixture effects of endocrine disrupters. International Journal of Andrology, 31(2), 233-240. doi:10.1111/j.1365-2605.2007.00862.x

Meek M.E. et al. (2011). Risk assessment of combined exposure to multiple chemicals: a WHO/IPCS framework. Regulatory Toxicology and Pharmacology, 60(2 Suppl), S1-S14. doi:10.1016/j.yrtph.2011.03.010

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Sharkey K.A., Mawe G.M. (2023). The enteric nervous system. Physiological Reviews, 103(2), 1487-1564. doi:10.1152/physrev.00018.2022

Rao M., Gershon M.D. (2016). The bowel and beyond. Nature Reviews Gastroenterology & Hepatology, 13(9), 517-528. doi:10.1038/nrgastro.2016.107

Niveau 2 — hypothèse sérieuse, débattue

Vandenberg L.N. et al. (2012). Hormones and Endocrine-Disrupting Chemicals: Low-Dose Effects and Nonmonotonic Dose Responses. Endocrine Reviews, 33(3), 378-455. doi:10.1210/er.2011-1050 (non-monotonicité contestée, non retenue par les agences réglementaires).

Concept voisin — dispositifs portés à même le corps (champ distinct des objets du quotidien)

Huang Y., Antwi-Afari M.F., Sun B., Liu J. (2025). Critical success factors for implementing self-powered wearable internet of things sensors in construction. Applied Energy, 401, 126836. doi:10.1016/j.apenergy.2025.126836 (emploie le terme « ergonomic biocompatibility » pour les capteurs portés sur le corps ; ne couvre pas les sacs, meubles ou outils du quotidien).

Statut de vulgarisation

Gershon M.D. (1998). The Second Brain. Harper Collins. ISBN 9780060182526 (ouvrage grand public, non peer-reviewed).

Mesures de terrain Navoti — hygiène électromagnétique

Mesures de tension corporelle induite sur lits domestiques, lits médicalisés et tables de soin, avant et après mise à la terre. Référentiel Baubiologie SBM-2015. Pratique de la mise à la terre documentée dans la littérature earthing (Ober, Sinatra).

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