Portrait de Frédéric Gana, parcours d’un gastronome entrepreneur du vivant

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Parcours d’un gastronome entrepreneur du vivant

Paris… Enfin, plutôt banlieue parisienne… 1974

Gourmandise, le beau dans l’assiette

C’est la gourmandise qui a été à l’origine de tous mes élans vers le vivant. Petit, ma géographie était d’abord alimentaire. Je me repérais dans une ville par la localisation de ses pâtisseries… Et je passais un certain nombre de mes récréations en école primaire à trier mes recettes de cuisine dans la cour… Vous savez le gamin bizarre assis au pied d’un arbre, un peu solitaire… Plus tard, mon argent de poche se transformait en bibliothèque gourmande et autres ustensiles de cuisine… Jusqu’en 2001 où je fondai ma première association, L’eau à la Bouche, pour partager ma passion et mon engagement pour une gastronomie responsable (à cette époque je ne connaissais pas encore Slow Food, bientôt je m’y engagerais corps et âme). Bref, chacun son truc, moi c’était la bouffe et les fourneaux.

Progressivement, la ville et ma vie étaient devenues un espace inconciliable entre mes engagements altermondialistes, ma gourmandise, et l’intensité de mes prises de conscience successives. Bientôt, l’empathie que je ressentais pour le contenu de mon assiette me connectait avec toutes ses parties prenantes : agriculteurs, artisans, moyens de transformation et de transport, et toute la biodiversité qui concourait à rendre possible mon alimentation quotidienne. Compte tenu de l’aberration de nos circuits alimentaires industriels et hors saison, mon ressenti devenait violent et nourrissait une révolte que mes engagements militants ne suffisaient plus à apaiser.

Il fallait que je voie de mes yeux la condition des agriculteurs qui me nourrissaient, que je partage leur quotidien, que je renifle cette terre pour laquelle je me battais abstraitement, que j’y enfonce mes doigts, mes mains et que je la foule de mon pas. Besoin irrépressible : en 2005, nous quittions la banlieue parisienne avec Tifenn ma compagne, à bord d’un camion aménagé, pour rencontrer durant six mois dans les campagnes françaises une centaine de paysans et artisans des métiers de bouche (céréaliers, éleveurs, agriculteurs conventionnels reconvertis, bio de la première heure, biodynamistes, agro-écologistes, chocolatiers, boulangers, paysans boulangers, cueilleurs, cuisiniers, chercheurs, agronomes, pionniers des AMAP et des magasins de producteurs, etc.). Un chemin initiatique qui changera ma vision du monde vers une acceptation beaucoup plus grande de la diversité humaine et de l’ambivalence de la condition humaine.

Nous avions passé l’hiver qui a suivi à écrire un livre, un spectacle de théâtre, à construire une exposition photo, à monter des films portraits de nos rencontres, et des conférences sur notre expérience. Bientôt nous sommes repartis six mois sur les routes pour retransmettre et partager le fruit de nos rencontres auprès d’associations, d’agriculteurs, de ce qu’on appelait à l’époque les "consommacteurs", et de divers festivals et foires gastronomiques, agricoles, et commerce équitable…

À notre retour, n’ayant plus de domicile, nous nous sommes installés dans des yourtes en Haute-Corrèze, chez une éleveuse de brebis qui a accepté de nous accueillir sur une de ses parcelles.

Corrèze... 2006

Retour à la terre, le beau dans les champs

La vie en milieu rural - en Haute Corrèze on parle d’hyper ruralité - attire aujourd’hui de nombreux « néo-ruraux » en manque de terre. Nous faisions partie de ceux-là et avons goûté dix années durant aux joies et aux désillusions de la vie à la campagne, et de la construction d’une plus grande autonomie, sociale, alimentaire, énergétique et de gestion de nos déchets. Nous pouvions mettre en œuvre et faire l’apprentissage de toutes les pratiques qui nous avaient marqués durant notre itinérance agricole : potager en bois raméal fragmenté, toilettes sèches, phytoépuration… mais aussi apprendre à bricoler, à manier la tronçonneuse, le merlin et la hachette. Participer des méchouis et des fêtes campagnardes, expérimenter la lassitude des kilomètres en voiture pour compenser la dispersion de l’habitat sur un large territoire sinueux, se confronter à l’isolement quand on a besoin d’humains autour de soi… et, entreprendre !

En effet, dès notre arrivée en 2006, nous avons fondé l’entreprise Navoti avec mes parents, Catherine et Christian Gana, et ma compagne Tifenn. Le projet ? Améliorer la qualité de vie, partager nos découvertes, offrir des solutions pour réduire les pollutions environnementales, purifier et revitaliser l’eau que nous consommons chaque jour, réduire notre exposition aux ondes électromagnétiques, soutenir notre immunité intestinale…
En 2007, nous accueillions notre premier enfant, un « bébé-yourte » qui sera né dans le 1.9 au pied des Monédières le long de la Montane ! Nous éditions un livre de portraits issus de nos rencontres (Paysans. Un tour de France de l’agriculture durable – Ed. Transboréal), ainsi que deux DVD (sur la pratique du bois raméal fragmenté et le compte-rendu d’un colloque que nous avions organisé sur l’agriculture durable). 2007 fut donc une année de grande fertilité !

10 ans plus tard, Navoti, qui s’est développé tranquillement mais sûrement, parvenait à une certaine maturité avec cinq salariés, un catalogue de solutions bien-être étoffé et qualitatif, une clientèle conséquente et fidèle. La précieuse intimité que nous a offert la Corrèze depuis notre installation commençait alors à devenir limitante. Nous avions besoin de partager nos travaux plus largement, de voyager plus facilement, de nouer des partenariats plus nombreux et diversifiés… Nous nous heurtions alors à la limite de ce territoire. Aussi avons-nous souhaité non seulement rejoindre « la ville », mais aussi un territoire plus dense, plus riche de diversité, de mouvements, de réseaux, d’ouverture d’esprit.

Tours... 2017

La voie du milieu, le beau dans la vie

Pendant tout ce temps, de 1998 à notre déménagement, la Touraine était présente dans ma sphère relationnelle puisque je noue une amitié avec l’équipe du Petit Monde / Kwamti / Tours sur Loire depuis plus de 20 ans. Nous œuvrions alors tous dans l’éducation populaire et l’animation socio-culturelle. A l’époque je leur proposais mes services de cuisinier ambulant et « durable ». Je rappliquais avec ma voiture chargée de gamelles et de cagettes de légumes bio pour cuisiner dans les bois, près de l’hippodrome de Chambray-les-Tours d’abord - c’était leur premier lieu de diffusion naturo-culturel, puis ensuite dans les jardins de la Gloriette, avec un petit détour au Prieuré Saint-Cosme où je cuisinai un repas médiéval costumé, ou encore à la maison Rabelais, au Château de Jallanges ou lors du Carnaval de Tours pour finir en bord de Loire à la Guinguette, au pied du Pont Wilson, à deux pas du vieux-Tours.

À leur côté, j’ai appris à vivre avec un « pourquoi pas ? » dans la tête. Fini les barrières mentales et les conditionnements sur tout ce qui est soi-disant « impossible » ou « utopique ». La vie est un possible qu’il s’agit d’incarner. Vivre en camion ? Pourquoi pas ! Aller à la rencontre de paysans dans toute la France ? Pourquoi pas !
Merci le Petit Monde d’avoir ouvert mon imaginaire au grand monde. C'est grâce à eux qu'en 2005 nous partions dans les campagnes en camion !

A notre retour de ce tour de France des producteurs « Chemin Faisant », je rencontrai également Bernard Charret, cuisinier à Larçay dont l’engagement auprès des paysans de Touraine et d’ailleurs résonnait intensément avec notre propre parcours. Aussi, nous l’avons associé depuis à toutes nos aventures événementielles, sur lesquelles il nous fait l’amitié de nous partager sa cuisine de savoir-faire et de terroir.
Dans le même temps, Slow Food Italie nous conviait Tifenn et moi à Turin, à notre retour de voyage, pour participer à Terra Madre, une incroyable rencontre internationale des « communautés de la nourriture ». Pour faire simple, ce sont des paysans et des cuisiniers de toute la planète, dont l’action et l’engagement préservent des savoir-faire, des savoir-être, des variétés végétales et des espèces animales, et qui valorisent la biodiversité et l’éducation au goût. Inutile de vous dire qu’après avoir rencontré durant deux ans une centaine de paysans et artisans des métiers de bouche au cœur des terroirs français, la rencontre de milliers de ces personnages, de toutes les couleurs, venant de tous les pays du monde, réunis dans un même lieu d’échanges et de partages durant une semaine a été une déflagration émotionnelle.

A mon retour en France, je m’engageais aussitôt dans l’association française Slow Food dont je devins le Vice-Président quelques mois plus tard. Et devinez où Slow Food France a déménagé son siège social après Montpellier et Toulouse… à Tours ! Deux éditions d’Eurogusto et un Terra Madre des jeunes européens plus tard, l’évidence était là, tellement de mes réseaux aboutissant à Tours, la suite de l’aventure de Navoti serait sur ce territoire !

En 2014 la décision est prise… Recherche de terrain… Recherche d’architectes et de constructeurs… Conception des plans… Négociations des prêts… Dépôt de permis de construire… Construction… Synchronisation de 5 déménagements simultanés (oui tous les salariés nous sont suivi dans cette transhumance) et nous voilà, le 1er mai 2017, installés au nord de Tours à Neuillé-Pont-Pierre, les premiers occupants de la zone d’activités de qualité environnementale Polaxis.

Certains diront que nous nous installions à la campagne, mais pour nous, venant de Haute-Corrèze, c’était déjà la ville !
L’entreprise, en tant que micro-société humaine, est un terrain d’expérimentation d’une richesse incroyable, sociale, économique, juridique. Ce qui peut s’expérimenter dans une entreprise a potentiellement une vocation universelle. Ce creuset humain, où se partage un quotidien fait de tâches, de projets, de réunions, de créativité, de partages, de conflits, de résolutions de conflits, de défis et de résilience, de rencontre avec la matière et son inertie, de rencontre avec les idées et leur volatilité, est, pour celui qui accepte de vivre cet espace comme un champ d’expériences et de développement personnel, un incroyable incubateur d’humanité. Nous passons en effet davantage de temps dans nos activités professionnelles que dans notre foyer.
Nous partageons avec nos collègues plus de temps qu’avec notre propre famille. Ainsi l’espace professionnel est avant tout un espace de vie collective et d’interactions, qui devrait concilier aussi bien la réponse à nos besoins physiologiques, que sociaux, économiques, émotionnels, intellectuels, jusqu’à notre quête de sens.

Ainsi, l’implantation de Navoti en Touraine me permet d’incarner plus profondément ma vision de l’entreprise comme un lieu de vie, une maison professionnelle, un espace d’expérimentation et d’émergence, de partage et de rencontres.
Navoti, est un espace social qui répond à la fois aux impératifs de production d’une entreprise et à sa nécessaire pérennité mais également aux besoins fondamentaux de ses acteurs : s’alimenter, relationner, s’engager, se découvrir, se régénérer, se former, accueillir, fournir, créer, produire, contempler, expérimenter, oser, rire, pleurer, prendre son risque... En cela, le « paysage » de Navoti n’est pas cosmétique. Il offre cette possibilité de compléter ces différents besoins décrits à tort comme « non productifs » grâce à un potager vivrier et d’expérimentation en permaculture, une ruche, une mare, des arbres fruitiers, des espaces enherbés, et d’autres plus sauvages, la proximité d’un bois...

Après notre installation, il nous aura fallu deux années pour absorber le choc et construire ce projet de déploiement plus large de nos solutions « bien-être », notamment auprès des entreprises. Nous avons suivi le programme Impulseur de la CCI Touraine qui nous a permis de structurer ce projet, et nous avons finalisé en 2019 notre levée de fonds pour engager les investissements nécessaires à la réalisation de nos ambitions. Au total, en 2019, ce sont 131 actionnaires qui nous ont rejoints pour 340 000 € collectés. L’aventure Navoti devient collective. Le début du partage…

Un nouveau cycle s’ouvre à présent, plus participatif et plein de promesses, une voie du milieu entre l’urbanité hors-sol vécue en Ile de France et le retour à la terre en Corrèze. Un juste espace qui préserve une certaine distance avec le monde tout en en étant pleinement acteur. Navoti est aujourd’hui une entreprise contributive et promotrice de santé, prête à relever de nouveaux défis et qui tente d’incarner le changement que l’on sait nécessaire aujourd’hui, et d’accompagner ceux qui le souhaitent vers cette transition, cette rupture d’avec les pratiques hors-sol qui conduisent nos sociétés à une perte de sens.

Construire du sens, en Touraine, c’est une belle histoire à écrire, au bord du dernier fleuve sauvage d’Europe, et dans la continuité de la Renaissance que Léonard de Vinci a si intensément incarné voilà 5 siècles. Son fantôme imprègne encore ce territoire où il a fini ses jours. Innover au service du vivant, donner du sens à l’entrepreneuriat. Mon souhait et ma passion est d’incarner cette fertilité, d’en partager les joies avec tous ceux qui entreront en résonance avec elle, et que cette tension vers la Vie soit contagieuse, comme la gourmandise qui m’a tendue il y a quelques années vers la terre et vers les hommes et les femmes qui la courtisent.

Mots clés : portrait frédéric gana
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