Le vortex : ce qu’un mouvement fait à l’eau
C’est en visitant la ferme en biodynamie où est né le Pneumatit, aux abords des méandres du Rhin, que j’ai entendu parler pour la première fois des vortex naturels.
Didier Gogniat m’expliquait qu’en canalisant le fleuve, les tourbillons avaient disparu.
Un phénomène étonnant les remplace : des cygnes viennent tracer un mouvement circulaire à l’endroit même où le vortex se formait autrefois, comme si la nature cherchait à combler le manque.
Je suis reparti avec cette image, et avec une question qui ne m’a plus quitté.
Et si l’eau tenait autant à sa manière de bouger qu’à ce qu’elle contient ?
Dans nos chaumières, il suffit de vider un évier pour voir naître un tourbillon au-dessus de la bonde.
Nous le regardons trois secondes, puis nous passons à la suite.
Ce mouvement banal, les physiciens le mettent en équations depuis plus de cent cinquante ans, les ingénieurs de l’eau l’emploient pour traiter l’eau potable, et une lignée de chercheurs indépendants en a fait le cœur de ce qu’ils nomment l’eau vivante.
Voici ce que chacun de ces trois regards a trouvé, et où s’arrête, pour l’instant, ce que nous savons.
Un mouvement que la physique connaît bien
Le mémoire fondateur sur le tourbillon est celui d’Hermann von Helmholtz, publié en 1858, première analyse détaillée d’un fluide dont le mouvement comporte de la rotation.
On en retient une propriété que chacun peut vérifier au-dessus d’une bonde : une ligne de tourbillon ne peut pas s’interrompre au milieu du liquide, elle rejoint les limites du fluide ou se referme sur elle-même.
Le tourbillon de l’évier descend ainsi de la surface jusqu’à l’orifice, comme une colonne invisible.
Dans l’eau réelle, sa force décroît peu à peu sous l’effet de la viscosité.
Un vortex ne se conserve pas seul : il vit tant qu’on l’entretient, et s’efface quand le mouvement cesse.
Cela éclaire ce que je racontais plus haut.
Canaliser un fleuve en ligne droite, c’est lui retirer ce qui entretenait ses tourbillons.
Les rivières ne vont pas droit
En 1966, les hydrologues Walter Langbein et Luna Leopold, de l’Institut d’études géologiques des États-Unis, ont cherché pourquoi.
Leur réponse : le méandre est le tracé où la rivière répartit ses virages de la manière la plus régulière.
Au lieu de concentrer ses efforts dans quelques coudes brusques, elle tourne partout un peu, et dépense ainsi le moins d’énergie possible pour changer de direction.
Ils ont même trouvé une proportion qui revient d’une rivière à l’autre, environ 4,7 entre la longueur d’un méandre et son rayon de courbure moyen.
Dans un lit qui alterne fosses et hauts-fonds, serpenter est la forme la plus probable, et elle tient mieux dans le temps qu’un tracé rectiligne.
La courbe n’est donc pas une fantaisie de la rivière, c’est son chemin de moindre effort.
La même spirale se lit dans la coquille du nautile, ce coquillage qui monte et descend dans l’océan en vidant et remplissant ses chambres.
Le vivant, lui aussi, s’organise en tournant.
Ce que le mouvement change dans l’eau
Un tourbillon à surface libre agrandit la frontière entre l’eau et l’air, et il la renouvelle sans cesse : l’eau déjà chargée en gaz est entraînée vers l’intérieur, l’eau qui en manque remonte.
C’est précisément ce que cherchent les stations de traitement, où l’aération compte parmi les étapes les plus coûteuses, parce qu’il faut beaucoup d’énergie pour créer de grandes surfaces d’échange et renouveler l’eau au contact de l’air.
Des physiciens du centre Wetsus, centre européen d’excellence pour les technologies durables de l’eau, associés à des chercheurs de Delft, de Graz et de l’université BOKU de Vienne, ont étudié un entonnoir de forme hyperbolique, inventé par Walter Schauberger à partir des principes de son père Viktor.
Leurs mesures, publiées en 2022, montrent que le vortex contraint dans cet entonnoir transfère l’oxygène avec un coefficient pouvant atteindre 50 par heure, nettement au-dessus de méthodes comparables comme les jets d’air ou les turbines.
La technique s’est déjà montrée efficace pour oxyder le fer dissous des eaux souterraines, avec une limite : elle fonctionne moins bien sur les eaux acides.
Les mêmes chercheurs rappellent que le vortex reste un phénomène mal compris scientifiquement, et que de nombreux fabricants d’appareils avancent des promesses sur la qualité de l’eau.
Un autre chemin mène à la même leçon.
Le sculpteur, inventeur anthroposophe et mathématicien Paul Schatz (1898-1979) a découvert en 1929 le cube inversible, dont il a tiré le mélangeur Turbula, toujours employé dans les industries chimique et pharmaceutique.
Son mouvement de culbute contrarie la séparation centrifuge et rend plus homogènes les poudres et les liquides.
Il en a aussi dérivé l’oloïde, un corps employé pour la purification et le traitement de l’eau.
L’oloïde n’est pas un vortex au sens strict, mais il enseigne la même chose : la forme d’un mouvement décide de la qualité d’un mélange.
Deux eaux de même composition minérale peuvent donc différer par leur teneur en oxygène dissous, par leur température ou par l’état de leur mélange. Le mouvement agit sur ces grandeurs, et toutes se mesurent.
Un homme qui a passé sa vie à regarder l’eau
Theodor Schwenk (1910-1986), ingénieur, a fait ce que presque personne ne fait : il s’est assis devant l’eau, et il a regardé.
Des années durant.
Il a dirigé l’Institut des sciences de l’écoulement de Herrischried, en Allemagne, et publié en 1962 Das sensible Chaos, traduit en anglais sous le titre Sensitive Chaos avec une préface de Jacques Cousteau.
Ses photographies et ses dessins montrent les formes que prend l’eau quand rien ne la contraint : spirales, trains de tourbillons qui se suivent comme des perles, ondes, enroulements.
Il y reconnaît les mêmes gestes que ceux qui modèlent les os, les muscles, et des organes comme le cœur, l’œil ou l’oreille.
Il a aussi mis au point des images de gouttes, où une goutte tombant dans un bain dessine une couronne différente selon l’eau employée.
Ses expériences se refont : quiconque reprend ses dispositifs de sillage retrouve ses formes.
Les analogies avec la formation des organes, et la lecture des images de gouttes comme signature d’une eau, tiennent à sa méthode d’observation, inscrite dans la tradition de Goethe et de Rudolf Steiner.
Elles ouvrent un regard, elles n’apportent pas de preuve.
C’est déjà beaucoup, car on ne cherche bien que ce qu’on a d’abord appris à voir.
Viktor Schauberger, l’intuition et ses limites
Viktor Schauberger, né en 1885 en Haute-Autriche et mort en 1958 à Linz, était garde forestier.
En 1922, il conçoit à Steyrling des installations de flottage du bois inspirées de ses observations de la nature, puis une autre à Neuberg an der Mürz en 1926, avant d’en construire en Autriche, en Yougoslavie et en Bulgarie.
Son premier et unique livre, Unsere sinnlose Arbeit, paraît à Vienne en 1933.
Sa théorie fait de l’implosion, un mouvement spiralé partant de la périphérie vers le centre, le principe du vivant, et oppose une eau vivante, animée de ce mouvement centripète, à une eau morte.
Elle n’a pas reçu l’accord de la communauté scientifique, et les encyclopédies le rangent parmi les pseudoscientifiques autant que parmi les naturalistes et les inventeurs.
L’entonnoir hyperbolique de son fils, tiré de ses principes, a pourtant passé l’épreuve de la mesure.
Une intuition peut se révéler féconde sur un point et rester indémontrée sur le reste : c’est ainsi qu’il faut lire Schauberger, sans le sacraliser ni le congédier.
Là où nos instruments s’arrêtent
Autour des dispositifs à vortex circulent des affirmations d’une autre nature.
Le tourbillon réorganiserait durablement la structure de l’eau, réduirait la taille de ses amas de molécules, les clusters, effacerait des informations qu’elle porterait, lui rendrait une vitalité que le buveur ressentirait.
Aucune de ces affirmations n’est aujourd’hui démontrée par la recherche académique.
La difficulté tient à la nature même de l’eau liquide.
Ses molécules sont liées par un réseau de liaisons hydrogène qui se font et se défont sans arrêt.
En 2005, une équipe de Toronto et de Berlin a montré dans la revue Nature que l’eau perd la mémoire de ses corrélations de structure en moins de 50 femtosecondes, soit cinquante millionièmes de milliardième de seconde.
Une empreinte durable laissée par un vortex ne peut donc pas reposer sur l’arrangement de ces liaisons seul.
Il lui faudrait un autre support, que certains chercheurs explorent du côté des interfaces et des domaines de cohérence, un terrain débattu que nous avons présenté dans notre article L’eau est peut-être l’élément le plus mystérieux de la nature.
D’autres cherchent ailleurs que dans la chimie.
Tout être vivant émet en permanence une lumière extrêmement faible, de l’ordre de quelques photons par seconde et par centimètre carré, que l’on détecte avec des photomultiplicateurs refroidis : les biophotons.
Le phénomène est mesuré depuis des décennies, et son origine comme son rôle restent des questions ouvertes.
Des laboratoires mesurent ces émissions pour comparer des échantillons, ainsi Enerlab, à Nice, qui travaille au luminomètre et à la caméra sensible sur des vins, des sols et des eaux.
Le microscope à fond noir sert le même geste à une autre échelle, celui de regarder ce qui vit et bouge dans une goutte.
Rien de tout cela n’établit à ce jour qu’un vortex change durablement une eau.
C’est une porte ouverte, et c’est de ce côté que nous regardons.
Quant à l’effet sur celui qui boit, aucun essai contrôlé chez l’humain n’a, à notre connaissance, établi un bénéfice de l’eau passée par un vortex.
Les essais publiés portent surtout sur des plantes et restent de petite taille : un essai pilote suédois de 2013 sur des plants de tomate a donné des écarts trop faibles pour conclure.
Non démontré ne veut pas dire réfuté. Cela veut dire que la question attend encore l’expérience qui la trancherait.
Deux façons de se tromper
« Le vortex est un gadget. »
L’objection juge l’eau à sa seule composition chimique, alors que la physique mesure ce que le mouvement change dans ses échanges avec l’air et dans son mélange.
« Le vortex fait du bien. »
L’affirmation prend un mécanisme physique établi pour un bénéfice biologique qui n’a pas été montré.
Dans les deux cas, on se passe de l’expérience : la première la croit inutile, la seconde la croit déjà faite.
Pour l’organisme de celui qui boit, personne n’a encore apporté de preuve expérimentale, dans un sens ni dans l’autre.
Contempler l’eau soi-même
La question utile n’est pas de savoir si l’eau vortexée est validée.
Elle porte sur ce que nous savons mesurer de l’eau en mouvement, et sur ce que nous ne savons pas encore mesurer.
Sur le premier point, la science répond déjà.
Sur le second, elle n’a pas tranché.
En attendant, chacun peut s’en remettre à l’expérience plutôt qu’à la prédiction.
Observer un torrent, puis une mare.
Ou la façon dont se meut l’un des derniers fleuves sauvages d’Europe, tout près de chez nous : la Loire.
Demander à un proche de servir deux verres de la même eau, l’un mis en mouvement, l’autre non, et noter ce que l’on perçoit avant de savoir lequel est lequel.
Mesurer l’oxygène dissous avec un oxymètre, pour qui veut des chiffres.
Ces gestes simples, au service du vivant, vous laissent juger avec vos propres sens.
L’eau pose encore aujourd’hui plus de questions qu’elle n’offre de réponses.
Elle appelle à davantage d’humilité et de curiosité, tant nous en savons peu d’elle.
Pour aller plus loin : le jeudi 24 septembre à 18 h, Frédéric Gana reprend ce fil en webinaire, de Schauberger et Schwenk jusqu’aux dispositifs d’Aquadea, dont il a interrogé les concepteurs. S’inscrire au webinaire